Demain
Je ne suis encore qu'une enfant. Qui regrette aujourd'hui, d’être née dans un monde où l'intolérance, la haine et la soif de pouvoir sont devenues des valeurs universelles. Je ne vous dirai donc pas d'où je viens. Non pas par honte, ni par peur. Mais parce qu'automatiquement, à vos yeux, j'aurai une étiquette. Et vous me placerez alors dans une bulle. Qui ne me définit pas. Qui ne définit d'ailleurs, aucun être humain sur cette Terre. Cette bulle, vous l'avez appelée "race". Et de là, je vous dirai plutôt où je vais...


Demain, je serai un oiseau voyageur, aux larges ailes et au grand cœur. J'irai au-delà de cette bulle. Je la briserai de par tout l'amour que j'ai pour la différence d'autrui. Et alors, volant parmi les cieux, je rencontrerai un oiseau bien particulier. Il serait venu de je ne sais quelle contrée lointaine et serait vêtu de plumes majestueuses, de toutes les couleurs du monde. Il aurait une allure bien différente du fier oiseau que je serai, et pourtant, pourtant il me tarderait de le connaitre. Et je n'aurai pas peur de lui. Car tout deux, nous sommes oiseaux. Et au fond, nous sommes pareils. Ensembles, nous irons bien loin, Jusqu'au nouveau monde. Dans une vaste terre moderne. Mon nouvel ami oiseau me dira là-bas, la liberté règne. 

Et pourtant, arrivant un soir, nous apercevrons des hommes habillés de longues tenues blanches, criant, et remuant des torches autour d'une petite foret. De ce que j'aurai cru comprendre, ils n'accepteraient pas leurs frères noirs, alors dans toute ma stupeur et mon désespoir, et pour vérifier les dires de mon ami l'oiseau, nous irons ensembles cette fois dans une ville du même pays. Et lorsque avec effroi nous verrons un policier blanc tirer sans scrupule aucun sur un homme noir innocent, devant les yeux de sa femme et de son enfant, je tournerai le dos à cette terre dite "nouvelle" et "belle", et tels les oiseaux impuissants que nous demeurerons alors, nous irons peut-être plus loin cette fois encore, de l'hypocrisie et de l'infamie des Hommes. Nous laisserons nos larmes nous guider vers de nouveaux cieux, où mon ami et moi, qui a pourtant des couleurs singulières, vivront heureux, je l'espère. Demain, je ne serai plus l'oiseau qui observe de loin. Je me réveille au mauvais endroit, au mauvais moment. Comme si la vie eut usé d'un de ses mauvais tours. Ce jour-là, je ne pourrai plus m'enfuir. Car je serai dans une cage, presque inconscient puisque trop faible. Je ne saurai dire si la vie ou la mort m'eut accueillie ce matin-là. Et, regardant autour de moi, je verrai mes semblables, des Hommes, aussi misérables que moi. Que ce soient ceux qui m'accompagneraient dans cette cage infernale ou ceux qui se tiendraient au-dehors, nous malmenant comme des bêtes sauvages. Pourtant, nous voilà tous les mêmes. Peut-être qu'eux se seraient réveillés dans un plus beau paysage. 

Le soir, on m'attrapera des pieds et des mains, en me crachant au visage cette bulle dont je ne saurai m'échapper "tu es noir". Ensuite, ce seront des chiffres que j'entendrai, et dans ma tête défileraient ces moments dans l'histoire où l'on aurait vraiment cru à une quelconque humanité. Et lorsqu'on m'aura vendu, j'aurai perdu non seulement mon âme, l'espoir, mais aussi toute ma dignité. Moi qui rêvais, d'un avenir, d'une vie, d'un bonheur, me voilà condamné. Je me retrouve à servir, par défaut, de ne pas être né ailleurs. Mais aujourd'hui, je suis moi. Je suis moi et je promène mon chien dans un parking de supermarché. Un homme vient à moi et me demande de loin où se trouvait un endroit qu'il cherchait, et comme je n'arrivais pas à l'entendre il s'avance vers moi et me dit "ça me surprend vraiment que vous ne soyez pas partie en courant, et vous êtes bien la seule aujourd'hui" alors je lui demande pourquoi est-ce qu'il dit ça et il me répond, comme par habitude:"Et bien, quand les gens voient que je suis noir, ils préfèrent ne pas me rendre service". Y'a vraiment beaucoup de racistes ici". Y'a vraiment beaucoup de racistes, ici..Ces mots résonnaient dans ma tête encore et encore, comme une chanson exécrable, et puis ce mot me gênait, il me faisait honte, il me rendait toute petite, il me rappelait la colère, la haine la violence et puis sa certitude,l'absence d'espoir qu'il avait, comme si la gentillesse eut été pour lui un miracle fait. J'eus envie de le prendre dans mes bras, de parler au peuple tout entier, à mon peuple. De lui dire voilà ce que tu es. Tu es ce mot immonde "raciste". 

Voilà comment tu accueilles un frère, aussi Africain que tu ne l'es. Voilà comment tes actes, marqueront une personne. Comment un simple mot, une maladresse, un geste hautain, rappelle à l'irrespect, et à la peur. Car oui, c'est la peur qui domine ces êtres dépourvus d'humanité. La peur de l'inconnu. La volonté de cataloguer des êtres, pour se rassurer, et se placer en tête de liste. Encore, et toujours, pour se sentir puissant. Et pourtant, demain, je ne regretterai pas d’être née en ce monde, et de grandir en ses lieux, parce que je verrai deux nouveaux-nés, l'un blanc, l'autre noir riant, et s'enlaçant, s'accrochant l'un à l'autre. Parce que jamais auparavant, et jamais jusqu'alors, ils n'auraient vues ou entendues des choses qui changeraient leur comportement. Parce que demain j'entendrai l'éveil des sages, des anges, de personnes se révoltant face à l'injustice, criant haut et fort O combien nous sommes tous pareils. Demain, il ne restera peut-être plus rien de nous. Et alors, nos couleurs n'étant plus perceptibles par les uns et par les autres, elles disparaîtront. Et ce seront seulement nos âmes, qui s'élèveraient vers les cieux. Peut-être que là seulement, nous aimerions sans distinctions aucune. Et peut-être que ce sera avec regret, que l'on aura passé notre temps à nous haïr, au lieu de s'accepter. Demain, imaginez naître au mauvais endroit, au mauvais moment. 

Et si vous, grandissiez dans un piètre monde, où vous seriez rejeté, persécuté, renié, attaqué de toutes parts et traité tel un objet dont on ne connaîtrait l'utilité. Car ce n'est que lorsque votre propre personne est en danger que cela compte. Tel est l’égoïsme éternel de l'Homme. Aujourd'hui vous êtes l'oiseau. Spectateur de toute l'horreur de ce monde. Demain, je vous défie d’être l'acteur. D’être vous. Demain, vous vous déciderez enfin de vous lever, de parler, de vous révolter, pour l'égalité, de virevolter parmi les uns et les autres, de parler aux autres, et de leur faire comprendre, à leur tour: qu'un Homme est un Homme. Qu'il respire,soit capable d'aimer comme de haïr, de penser, de réfléchir.. un oiseau demeure un oiseau. Et son plumage n'en fait pas un oiseau inférieur aux autres, il le rend unique, il l'embellit: La diversité est synonyme de beauté. Et combien serait fade notre monde sans toutes ses belles couleurs.


C'est donc avec fierté que je ne vous dirai plus où je vais, mais d'où je viens. Je suis Tunisienne et je ne suis encore qu'une enfant. Et je vous prie de ne pas me mettre dans cette bulle, ni dans cette cage, ni moi ni mes frères et sœurs, parce que demain, demain je ne regretterai pas de grandir en ce monde, car lorsque je lèverai mes yeux vers le ciel, et que je verrai toutes sortes d'oiseaux se mélanger les uns aux autres, volant bien loin de moi, vêtus de milles et un plumages, de milles et une couleurs, je sourirai. En croyant vivement, qu'un jour, nous aussi, on pourra y arriver. 

Sayma Sellimi